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Anne Larue
Paris, France - Française

Récits
4. dormeur aimé

Ankh avait eu du mal à apprendre à dormir dehors, mais nécessité fait loi et heureusement, c’était l’été. Ankh était assez jeune pour croire à un éternel été, et assez naïve pour penser que son Anabase ne durerait pas plus que le temps d’un été. Elle avait un but : elle rejoignait sa colocataire.
Ce n’était pas n’importe quelle colocataire. C’était une vestale du Calix Esclarmonde. Ankh n’avait jamais cru à ces histoires de Calix, mais elle était pourtant prête à en découdre avec quiconque aurait refusé de s’incliner devant le pouvoir du Calix, cet objet improbable que, malgré les descriptions qui lui avaient été faites, Ankh ne parvenait pas à se représenter vraiment.
Le Calix Esclarmonde était, disait-on, fabriqué en verre, une matière ancienne très précieuse, ou en cristal, un verre encore plus précieux s’il était possible. Ankh, qui avait la chance de posséder une rare et exceptionnelle bouteille en verre, et qui d’ailleurs connaissait très bien cette matière pour en avoir admiré de vieux tessons au Musée des Traditions Médiévales, dont dépendait son Institut de Recherches, avait pour sa part réglé le problème du verre. Mais le Calix affectait, disait-on, la forme de ce qu’on appelait un hanap, et là Ankh ne suivait plus du tout. Elle n’avait jamais vu « un hanap » de sa vie et les croquis griffonnés de l’objet l’avaient laissée dubitative. En fin de compte, la question de savoir ce que le Calix contenait « en son sein » l’avait plongée dans des abîmes de perplexité. Où était donc le « sein » de ce « hanap » ? Et quelle était cette substance que le Calix hébergeait « en son sein » : du sang ? des volutes de fumée ? de l’encre grasse ? des taches d’huile qui flottaient dans une sorte de pâte transparente ?
Ankh n’avait donc pas très bien compris ce qu’était le Calix Esclarmonde, mais son actuelle croisade était mue par la revanche exaspérée qu’elle voulait prendre sur cet objet impossible. Là n’était pas la moindre des contradictions d’Ankh. Elle savait aussi réagir très vite. Tout à la joie de recevoir la lettre qu’à présent elle portait comme son plus cher trophée, Ankh n’avait pas hésité. Une seconde avant, elle gisait sans bouger dans son alcôve, à la Salle d’Attente, presque morte au milieu du dortoir, aspirant à être oubliée, à rester là, poudreuse, comme un squelette sec. Elle contemplait le granuleux revêtement pictural de l’alcôve au-dessus, à vingt centimètres de son nez – les alcôves étaient calculées au plus juste, comme des tiroirs de morgue. À force de larmes, Ankh ne secrétait plus assez d’eau et elle finissait par se confondre avec son matelas réglementaire, sa couverture d’Hydralon piqué-alvéolé grège pâle et son drap minimalement élimé. Elle avait devant elle une semaine d’arrêt : cohérente, elle s’était arrêtée, aspirant à rejoindre le destin d’une planche de bois mort. Les relents de narcotique dans ses veines devaient aussi être pour quelque chose dans son immobilité sidérante, mais pas seulement. Alors le clapet au-dessus de sa tête – malgré l’absence de confort, chaque alcôve était équipée d’un thermopneu, tout de même – avait émis son petit bruit de langue de belle-mère, et la lettre était là, dans une bulle transparente.
Son premier soin avait été d’alerter tous ses amis du danger. Elle avait consacré à cette tâche deux jours d’efforts inutiles, absolument désespérants. Puis, désolée, elle avait pris quelques affaires, hélas sans grand discernement, et elle avait rejoint Holinshed à la station Étampes du RER historique A, dans le 89e arrondissement, comme l’indiquait la très chère lettre. On était en avril, un joli temps pour l’insouciance. Alors elle était partie avec lui, avec ce cheval inconnu, elle qui, de toute sa vie, n’était naturellement jamais montée à cheval et a fortiori n’avait jamais accompagné un cheval en voyage – surtout pas un cheval de la lignée d’Holinshed, laquelle lignée était sans doute des plus brillantes, comme on pouvait s’y attendre avec pareil seigneur.
Ankh pensait raisonnablement qu’elle était la seule survivante de la Grande Déflagration. Les habitants de Paris n’étaient pas inquiets ; les amis d’Ankh ne l’avaient pas crue quand elle avait annoncé qu’il fallait fuir sans tarder. Mais fuir pour aller où ? Ankh n’avait qu’une lettre pour les guider, et personne n’était enclin à croire une telle lettre. Certains amis, pour calmer Ankh qui les suppliait, lui avaient promis de sauter sur leur motoscoot et de rejoindre rapidement la plus proche campagne, pour quelques jours de repos qui de toutes façons ne leur feraient pas de mal. Ils avaient poussé la gentillesse jusqu’à demander à prendre en avance ces quelques jours, sur leurs Vacances Légales. Mais au fond, personne ne l’avait crue.
Où étaient-ils, maintenant, les amis d’Ankh, ses collègues de l’Institut de Recherches Médiévales ? Jusqu’où avait pu les mener l’huile de diatomée qui restait encore dans le réservoir de leur motoscoot ? Et ceux qui étaient partis en vélo, avaient-ils réussi à fuir à temps ? S’étaient-ils souvenus au dernier moment de cette carte, scannée désespérément par Ankh en larmes, qui représentait l’emplacement exact du Bain des Anges dans le 64e arrondissement ? Avaient-ils réussi à prendre le RER M jusqu’à la station Gisors, l’avant-dernière sur la ligne M, Gournay-en-Bray-Courtenay ? Mais les RER avançaient, eux aussi, à l’huile de microalgue. Plus de carburant, plus de trains…
Ankh s’était torturée, les premiers temps, par des calculs aussi vains qu’aléatoires. Aucun de ses amis n’était un sportif entraîné. À supposer qu’ils aient réussi à faire 60 km par jour en vélo, il leur aurait fallu quand même un jour et demi pour atteindre l’arrêt Gisors du RER M. Ou un jour seulement s’ils avaient fait 80 km ? Ses suppositions étaient vaines car elle ignorait tout des événements. De quel quartier la Grande Déflagration était-elle partie, à supposer que ce fléau (mais de quelle nature était-il ?) soit parti d’un point précis de Paris ? La malédiction s’était-elle abattue sur toute la ville, d’un seul coup, ou avait-elle progressé par vagues ?
L’Institut de Recherches Médiévales se trouvait au RER Nemours, dans le 91e. Il était bien placé sur la plaque tournante de Paris-Sud, au croisement de ses quatre lignes de RER - la P, Evreux-Sens, la T, Orléans-Château-Thierry, la D historique, Beauvais-Montargis, la M et même en prime la M’ qui rejoignait la M à Arpajon. Les médiévistes habitaient bien sûr près de leur lieu de travail. Avaient-ils eu le temps de sauter dans le RER ? Mais comment espérer qu’ils aient pu avoir deux jours devant eux, si la menace s’était abattue à la vitesse de l’éclair, détruisant, comme on pouvait le craindre, tous les RER parisiens ?
Ankh sentait monter des larmes brûlantes quand elle pensait à l’entêtement de ses amis, à leur incrédulité qui leur avait sûrement coûté la vie. Mais d’un autre côté, quelque chose avait trempé définitivement son âme. Peut-être le Bain des Anges, froid et coupant comme un rasoir, avait-il éloigné Ankh de la douce jeune fille qu’elle avait été si longtemps. En tous cas, depuis trois mois, elle avait défié une sorcière qui en savait long, tenu tête à des loups aux yeux rouges, réduit à néant une centaine d’hommes et combattu un troupeau de jorniacs veloutés, pour ne rien dire de cette survie quotidienne, à la dure, dans des espaces le plus souvent désertiques et avec la seule compagnie d’un cheval (à vrai dire assez exceptionnel).
Depuis le Bain des Anges, Ankh se sentait en permanence environnée par une sorte de petit matelas d’air froid, qui accompagnait tous ses gestes et n’était pas pour rien dans la pétrification de ses ennemis. Aux Champs de Varzaches, elle avait trouvé facile de percer la panse des trois hommes qui avaient tenté de s’attaquer à elle – trois fort gaillards, que sa présence avait soudain réfrigérés, rendant leur élimination très facile. Ankh pleurait ses amis, mais enfonçait sans état d’âme son épée dans le ventre des gêneurs. Et elle se montrait, à ce jeu nouveau pour elle, d’une habileté féroce, joyeuse et diabolique.
Combien de jours, combien de nuits allait durer cette Anabase ? Emmitouflée jusqu’au cou dans sa couverture rose cirée, Ankh contemplait le phare puissant de la Lune, éblouissant de blancheur dans le bleu sombre du ciel. Le cheval, debout tout près d’elle, avait enfin réussi à s’assoupir ; et le seul son qu’elle entendait dans cette immensité était son souffle rauque et régulier, rassurant comme le ronflement d’un dormeur aimé.

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