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Fabienne Le Houérou
Eguilles, France - Française

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Les ensablés du XXè siècle


Les ensablés d’Éthiopie


La relation entre le fascisme et les migrations a été explorée au sein de l’équipe de Pierre Milza et les travaux qu’il a dirigés sur le fascisme (notamment avec le GRIC, le Groupe de Recherche sur L’Italie contemporaine) notamment grâce aux travaux sur les migrations forcées liées à l’antifascisme. La décision de migrer a été pour les Italiens une réponse largement répandue chez les antifascistes et Paris, a symbolisé dans les années 20-30, la capitale de l’antifascisme. Les migrants italiens qui fuyaient la politique mussolinienne étaient en réalité des réfugiés politiques avant l’heure. En effet ils avaient quitté l’Italie afin d’échapper à la répression politique et répondaient à ce que sera plus tard, en 1951, l’article 1 À de la convention de Genève. Le modèle italien peut également se retrouver dans d’autres situations comme celles nées du franquisme, du salazarisme et du péronisme. Les migrants forcés, dans ces cas particuliers, sont alors des opposants aux régimes dictatoriaux et incarnent la situation du réfugié politique tel qu’il a été pensé dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale par les juristes qui élaborèrent la convention de Genève.

Les artisans de cette convention furent amplement influencés par les événements en Europe et par les fascismes italiens et allemands ; ils furent inspirés par une volonté de donner à la communauté internationale des instruments juridiques pour se protéger des tyrannies et des crimes contre l’humanité. Les conventions sur le génocide et les crimes de guerres sont mises en place à la même époque. Les conditions historiques de cette création juridique sont essentielles. Le spectre du fascisme est omniprésent dans la réflexion de Raphaël Lempkin et autres créateurs de ces outils juridiques. L’horreur de la Shoah occupe une place légitime et centrale : il est question de créer un modèle théorique (le génocide).

Mon premier travail de recherche s’intéressait à la colonisation italienne de l’Éthiopie en 1985 sous la forme d’un DEÀ ; l’exercice se prolongera par une thèse sous la direction de Pierre Milza. C’est à cette occasion que je me suis familiarisée avec les Archives italiennes « Archivio Centrale Dello Stato » en débutant une recherche bibliographique. Travail qui s’achèvera en 1989 avec la soutenance de la thèse « L’aventure fasciste en Éthiopie de 1936 à 1938 ». L’exploration des archives à Rome a permis de réunir des textes sur la colonisation aux Archives Centrales de l’État, (Archivio Centrale Dello Stato), mais également les archives du Parti Communiste italien, l’Istituto Gramsci, la filmographie de l’Istituto Luce à Cinecittà du Ministère des Affaires Étrangères et de l’Istituto Italo-Africano. Plusieurs séjours à Rome en 1985, 1986 comme allocataire à l’École Française[2][2] ont permis d’explorer ces différents fonds d’archives riches et variés. Toutefois c’est surtout une bourse d’étude en 1989, délivrée par l’ORSTOM, qui m’ouvrit à la réalité du terrain ethnographique et à sa complexité. En effet, une enquête de terrain auprès d’anciens fascistes (« les ensablés ») a donné au travail de recherche un nouvel éclairage. Des entretiens auprès d’anciens colons (acteurs de l’histoire) en 1987 et 1988 ont servi de fondations théoriques pour élaborer une problématique originale qui renouvelait les débats sur le mythe d’un fascisme italien « doux », où du moins, d’une nature très différente du nazisme. Les entretiens auprès des ensablés ont ainsi ouvert la voie vers une analyse critique de cette interprétation tentant d’euphémiser la nature politique brutale du fascisme italien, en insistant sur le personnage du général Graziani, considéré, par les historiens du colonialisme, comme « le plus fasciste des généraux italiens ». En effet, les témoignages des colons ensablés, recoupés avec les documents d’archives, révèlent la spécificité exotique du fascisme en Abyssinie et démontrent que l’éloignement colonial a favorisé une certaine radicalisation des attitudes fascistes. Ces comportements extrêmes se sont révélés lors de crises comme celle de l’attentat du maréchal Graziani en 1937.

La première phase de cette analyse -sur l’existence d’un fascisme colonial de type exotique- s’est attachée à étudier minutieusement les institutions mises en place pour organiser l’espace politique colonial. Cette exploration des archives, en 1985, reposait sur l’hypothèse établissant l’existence d’une politique coloniale de type fasciste en rupture avec les traditions (même rares et récentes) coloniales italiennes. Il est entendu que cette tradition est mince et tardive puisque la Colonia Eritrea, première possession italienne d’outre mer, est rattachée à la couronne en 1891. La consultation d’archives italiennes et éthiopiennes, tant à Rome qu’à Addis Abeba, a été complétée par le travail d’enquête sus-mentionné en Éthiopie en 1987, 1989 et 1991, auprès de colons qui sont arrivés comme soldats en 1936 et, qui, depuis cette date, n’ont plus jamais exprimé le souhait de rentrer en Italie. Cette minorité de colons (encore une centaine à la fin des années 80) s’appelait elle-même des « insabbiati» (ensablés). Ils avaient eux-mêmes réinventé cette appellation pour se définir et s’auto-désigner en l’important du contexte colonial libyen. En Éthiopie et sur les verdoyants hauts plateaux abyssins il n’y avait point de sable et le verbe insabbiare avait été utilisé la première fois en Cyrénaïque sur les rivages sablonneux des Syrtes par les colons italiens. On s’enlisait dans les sables libyens mais pas sur les montagnes abyssines. Le terme d’ensablé a voyagé en Éthiopie avec les immigrants italiens de 1936. Cet acte d’auto identification souligne également la volonté de se distinguer des autres membres de la communauté italienne en Éthiopie (ONG, personnel d’ambassade et employés de sociétés commerciales en poste en Éthiopie etc.…) et surtout d’une autre catégorie de population issue de la même génération, celle de 1911 qui se donnait elle-même le nom d’ « Italiens noirs » ou « Italiens d’Afrique ». L’appellation « ensablée » se rapporte aux colons les plus démunis, en provenance du monde rural de l’Italie méridionale ayant émigré volontairement ou de manière forcée par la politique d’émigration de style délibérément volontariste mise en place par le fascisme.

Les Italiens noirs et les ensablés se fréquentaient peu ou pas et appartenaient à des mondes sociaux différents, alors même qu’ils étaient tous des acteurs de la colonisation. Ils n’occupaient pas les mêmes espaces dans les villes d’Addis Abeba et d’Asmara. Les Italiens noirs étaient issus de la petite bourgeoisie provinciale italienne et étaient économiquement plus aisés ; on les retrouvait au club italien le Juventus dans les années 80.. Les enquêtes se sont intéressées à ces deux catégories d’anciens acteurs coloniaux. L’écriture de cette histoire coloniale s’inscrit telle une contre histoire dans la mesure où ce sont les témoignages qui ont été les sources sur lesquelles se sont appuyées la recherche pour effectuer une lecture critique des sources écrites. Les entretiens ont ainsi questionné le caractère de légitimité absolue des manuscrits du fascisme. Donner la parole aux exclus (des ensablés oubliés en Abyssinie) à des catégories rayées de la carte des gens fréquentables (en raison du fascisme) me permettait de questionner les univers sociaux d’en bas, du local, du communautaire, des humbles et des « sans histoire ». Aussi une ethnographie des oubliés de l’Histoire du fascisme colonial a-t-elle introduit des questionnements qui renouvelaient le regard porté sur le colonialisme italien. Écouter et observer les sous acteurs de la colonisation entraînaient une autre lecture historique du fascisme italien. Il va de soi qu’en raison du nombre limité de personnes survivantes en 1987 la nature qualitative de l’enquête s’est révélée comme une évidence. Il ne restait plus que quelques dizaines d’ensablés à la fin des années 80. J’avais alors la sensation d’une urgence de mémoire : le devoir de l’historien étant de conserver ces souvenirs en faisant témoigner ces sous-acteurs du colonialisme. Ce sentiment d’urgence lié à la perte d’un moment historique est une préoccupation qui en réalité s’est installée dans la durée au cours de mes activités scientifiques.



César, témoin principal de l’enquête, vétéran ensablé à Addis- Abeba, 1991.

Les ensablés ont comblé les trous de mémoire de l’histoire plus particulièrement sur les aspects disgracieux de la colonisation. À cette fin, il était nécessaire de mener des enquêtes souples et patientes avec des témoins que l’âge, le passé et la santé rendaient vulnérables. Il n’était pas question de proposer à ces personnes âgées des entretiens fermés sous forme de questionnaire. Les témoins étaient analphabètes, pour la plupart, et de ce fait, l’aspect trop rigide d’un académisme n’aurait eu d’autre effet que de bloquer leur parole. Cette relative liberté de la forme prise par l’enquête orale a été compensée par la fréquence des entretiens. Le carnet de terrain a été un outil fondamental car les ensablés demeuraient effrayés par la prise de notes. J’avais pris l’habitude de consigner les paroles et les gestes des témoins après chaque entretien sur un cahier. Progressivement, avec certains témoins privilégiés, une caméra a été introduite. Mais, à tout moment, au cours de cette enquête ce sont les témoins qui ont dicté leur règle et qui ont imprimé leur désir ou leur refus d’être enregistré ou pas. La perception visuelle au cours de ce chantier a progressé comme une forme d’écriture. L’inexistence de femme ensablée est une des évidences de l’image. Tous ces hommes étaient d’anciens soldats de Mussolini qui avaient décidé de demeurer en Abyssinie après la perte de l’Impero et, de ce fait, il est question d’un destin de genre qui exclut les catégories féminines. L’absence de femmes implique également que cette catégorie sociale ensablée cherche vers la société locale des solutions de type matrimoniales et explique, en partie, que ces ex-soldats aient épousé des abyssines. Ils se sont tournés vers les « faccetta nera » (telle que l’évoque la chanson de l’époque qui raconte la rencontre amoureuse entre le soldat italien et sa conquête féminine éthiopienne).




Cleopatra, la fille italo-éthiopienne de César se prête au rituel éthiopien du café.

En revanche, les colons de catégorie sociale supérieure dans le groupe des Italiens noirs, anciens fonctionnaires coloniaux, ou commerçants enrichis, ont épousé des Italiennes. Le rattachement d’un individu au groupe des pauvres « ensablés » ou des plus cossus « italiens noirs » dépendait largement du mariage qui avait été contracté par le colon. L’association durable avec une Éthiopienne était estimée, de manière non explicite, comme discréditante socialement et marquant de manière indélébile l’ensablement. La distinction s’opère sur cette ligne de démarcation et l’honneur repose sur les femmes de la famille détentrices de l’identité italienne. L’ensablé étant celui qui n’a pas su garder sa spécificité nationale en fréquentant de trop près la société des colonisés. Le rabaissement est au cœur de ce dispositif lié à une relation de type ancillaire. Le rôle central du mariage s’impose par le marquage social qu’il induit. La honte de soi exprimée par les ensablés en relation à leur mariage où compagnonnage se comprenait en fonction du contexte historique particulier du fascisme et de ses théories sur la race.

L’ensablé était donc le symbole même de cet Italien qui s’était « rabaissé » à épouser une « indigène ». Au moment des entretiens, les ensablés exprimaient un mépris de soi de manière déconcertante. Cela se traduisait par le mensonge répété concernant l’identification de leur compagne et la volonté de dissimuler les origines de leur épouse ou encore de présenter la mère de leurs enfants comme une maîtresse « qui a duré » ; parfois même comme la « bonne ». Cette volonté de cacher le lien affectif existant avec une femme de couleur s’explique en partie par l’histoire du fascisme en Abyssinie. Les consignes en matière de métissage étaient claires le parti national fasciste interdisait le « madamisme » (concubinage avec une femme de couleur appelée « madame ») dès le début de l’installation coloniale en 1936. Le concubinage avec une femme colonisée était sévèrement réprimé par les institutions coloniales : le gouvernorat d’Addis Abeba distribuait des cartons jaunes à ceux qui enfreignaient la règle. Sur cette politique délibérément raciste, les récits des ensablés apportent de nouvelles perspectives et nous donnent la mesure de l’ambivalence du racisme à l’italienne. Mieux que n’importe quel document ces récits de la vie au quotidien permettent de saisir les paradoxes de l’époque.

Les écrits et les entretiens se sont complétés. Les ensablés de manière plus déterminante que les Italiens noirs ont joué le rôle de véritables archives vivantes et ont éclairé des moments d’histoire sur des points que l’historiographie « ensablait ». Paradoxalement ces ensablés désenclavaient des questions enfouies comme celle de la violence fasciste en Abyssinie. Minoritaires et réduits à la quasi-mendicité, à la périphérie du « monde blanc » des coopérants et acteurs de l’aide humanitaire (ONG, etc.) ou de colons aisés (Italiens noirs), l’exercice de leur mémoire s’est apparenté à une revendication devant le tribunal de l’Histoire. En revanche pour les Italiens noirs l’amnésie et le refus de se référer au passé ont été catégoriques. Les uns et les autres n’ayant pas vécu le même passé. Au sein du groupe des Italiens noirs, nous retrouvons les fonctionnaires della Colonia, les commerçants cossus, les entrepreneurs qui ont eu une fonction importante dans la hiérarchie coloniale et, qui, pour la plupart, ont eu, des fonctions au sein du PNF (Parti national Fasciste). Les ensablés sont originaires du monde rural du Mezzogiorno ou d’un sous-prolétariat urbain des mêmes régions méridionales et ont été des travailleurs manuels, un grand nombre ont été ouvriers sur les chantiers de route. Le réseau routier en Éthiopie a été le principal secteur d’embauche des ensablés. Ces différents horizons sociaux ont eu des effets sur les phénomènes de manifestation de la mémoire, étayant la thèse d’Halbwachs d’une mémoire éminemment collective car les souvenirs sont distincts selon l’appartenance sociale. Les Italiens noirs ont manifesté une certaine méfiance à l’égard de l’exercice mnémonique sur l’époque trouble du fascisme alors que les ensablés, plus naïfs et authentiques sur ce qu’ils avaient été, ont effectué des retours de mémoire qui ont fait progresser nos connaissances de cette période sur quatre points précis. Cette distinction que le terrain mettait en avant de manière spectaculaire (notamment dans une lecture de l’espace et de la hiérarchisation des quartiers où habitaient les italiens noirs et les ensablés) confirmait encore les thèses de Pierre Milza[3][3] sur un découpage chronologique fondé sur les bases sociales du mouvement fasciste établissant l’origine révolutionnaire du premier fascisme (incarné par les ensablés) et l’évolution bourgeoise du second fascisme, notamment les thèses d’Hannah Arendt :
« Quant à Himmler, l’homme le plus puissant d’Allemagne après1936, il n’appartenait nullement à cette armée de bohêmes (Heiden) qui ressemblait de façon si troublante à l’élite intellectuelle. Himmler était lui-même plus « normal », c'est-à-dire plus philistin qu’aucun des chefs initiaux du mouvement nazi. Ce n’était pas un bohème comme Goebbels, ni un criminel sexuel comme Streicher, un illuminé comme Rosenberg, un fanatique comme Hitler ou un aventurier comme Goering. Il démontra sa capacité supérieure à organiser la domination totale des masses en assurant que la plupart des gens ne sont ni des bohèmes, ni des fanatiques, ni des aventuriers, ni des maniaques sexuels ou des illuminés, ni des ratés, mais d’abord et avant tout des employés consciencieux et bons pères de famille »[4][4].

Michel Foucauld reprend cette analyse en rappelant les origines sociales d’un Himmler, paragon du nazisme, et père fondateur des camps de concentration nazis nés de l’imaginaire d’un éleveur de poulet et d’une infirmière (Foucault, 2001[5][5] :1688). L’enquête ethnographique en Éthiopie venait conclure sur la participation massive des Italiens noirs aux crimes fascistes en Éthiopie, plus particulièrement lors de l’attentat contre Graziani. Après cet attentat, les civils italiens de la colonie, encadrés par le PNF, ont quadrillé Addis Abeba pour y commettre des meurtres atroces.

Les témoignages ont été abondants et précis sur les exactions faisant suite à l’attentat manqué contre le maréchal Graziani le 12 février 1937. Ces sources orales recoupées avec des textes d’archives et des photographies nous ont apporté la preuve de la participation de civils encadrés par le Parti National Fasciste lors de ces scènes de violence dans la ville d’Addis Abeba. Parmi ces civils, l’élément « petit-bourgeois » a largement dominé dans les scènes de violences :
« L’une de mes copines avait épousé le chef des Chemises Noires, un certain Cortese, Lors des événements de février 1937, ils ont vraiment fait une chasse à l’Abyssin. Ils allaient les chercher à l’intérieur des maisons et même dans les restaurants. »[6][6]

Grâce à l’accumulation d’entretiens concernant les crimes « fascistes » nous avons repéré la logique stratégique d’une politique de l’ennemi ethnique. Les populations Amhara du Choa et ses cadres chrétiens traditionnels étaient considérés par le général Graziani comme l’ennemi numéro un. Le maréchal l’écrit lui-même dans une lettre adressée au Ministero Della Colonia : « l’Amara è il nemico numero uno ! » (Le Houérou, 1994). Les interviews ont également insisté sur l’utilisation d’une méthode fasciste instrumentalisant la terreur et le massacre à grande échelle. Les gaz asphyxiants ont été déversés sur les résistants éthiopiens et sur les civils après la guerre de conquête afin de faire régner le nouvel ordre (« ordine nuovo »).

Parmi les différentes interprétations du fascisme l’historiographie a développé des thèses variées : le fascisme étant considéré comme une « maladie » européenne (Benedetto Croce, Meinecke, Ritter, Golo Mann, Khon) ; le fascisme comme produit logique et inévitable du développement historique de certains pays (Vermeil, Montgomery, Viereck). Le fascisme comme produit de la société capitaliste et comme réaction antiprolétaire (Dobb, Baran, Sweezy) avec le travail de Per Trokij de l’école interprétative marxiste qui insista sur le rôle fondamental de la petite bourgeoisie dans l’avènement du fascisme, une analyse peaufinée par Löwental et Lukacs. (De Felice, 1977).[7][7]

Ma thèse soutenue en 1989 s’inscrit donc dans la continuité des travaux historiques qui tente de découvrir les bases sociales de ce courant politique en tentant une ethnographie de ceux qui en Éthiopie défendaient encore les thèses du fascisme dans les années 80. La distinction Italiens noirs et ensablés se trouve, au départ, dans le droit fil des études dites marxistes. Une fréquentation assidue du terrain donnera toutefois une tournure plus floue et moins rigide de cette interprétation en révélant, grâce aux images, les facteurs psychologiques de l’ensablement. Les images ont eu la vertu de dé-historiser le processus d’ensablement et de m’initier à l’observation anthropologique.

C’est sur la question du métissage que les éléments psychologiques et individuels sont apparus avec une certaine force. Les lois raciales et les transgressions de la loi dite de « madamisme » (sanctionnant toute forme de vie maritale entre Italiens et Éthiopiennes, une police du madamisme a été instaurée en 1938). Une série impressionnante de contournements de la loi raciale a suscité des questionnements relatifs à l’existence d’un « racisme à l’italienne » : l’efficacité de ces lois raciales, les contradictions entre l’appareil juridique et les pratiques coloniales, enfin l’ambivalence des ensablés et de l’ensemble des communautés italiennes sur ces questions. L’enquête orale a été l’outil privilégié dans la tentative de reconstruction de l’atmosphère de l’époque (microclimat mental) en insistant sur les « petites histoires » qui tissent l’existence du vécu. Par ailleurs, la pratique généralisée du métissage ne saurait être de manière caricaturale assimilée à une absence de racisme ; dans de nombreux cas, le madamisme indiquait une tendance « abusive des colons » en la matière. L’instrumentalisation du corps de l’indigène s’apparente à un abus courant que j’ai pu qualifier d’abus de faiblesse (Le Houérou, 2004). L’utilisation d’un statut pour instaurer une position dominante (colon italien/femme noire) est une pratique largement partagée socialement entre ensablés et Italiens noirs tant la tendance au métissage aura dépassé les clivages de classe. De l’ouvrier de base jusqu’au vice-roi Amédée d’Aoste il est question de la domination d’une catégorie sur une autre : le colon blanc (dans son ensemble qu’il soit ensablé ou italien noir) face à une faccetta nera (que l’on pourrait traduire en français de « minois noir »). La chanson la plus populaire de la conquête coloniale illustre si bien ce phénomène de masse que Mussolini fit interdire la chansonnette (Le Houérou, 1994). Cette dernière n’étant pas suffisamment raciste et n’offrant pas des dispositions d’esprit suffisamment conquérantes.
« Mais nous sommes venus à la conquête d’un Empire pas d’une petite femme puante, qu’est ce que veut faire notre chanteur à Faccetta nera ? Un fils ? Un métis ? »[8][8]

L’enquête auprès des ensablés aura révélé l’importance quantitative de l’élément prolétarien dans la colonie. Les ensablés incarnent la première phase du fascisme, celui que les historiens considèrent comme contestataire (De Felice, Milza). Les ensablés ont témoigné d’une certaine « imprégnation » fasciste des milieux ouvriers à Addis Abeba. Les témoignages attestent de la réalité d’un processus de fascisation forcée des hommes par les institutions coloniales et le rôle fondamental du PNF au sein de cet univers administratif. Il était nécessaire d’appartenir au fascio d’Addis Abeba pour obtenir un emploi, appartenir à un club et avoir une certaine reconnaissance sociale. Dans le film documentaire tourné en Éthiopie en 1996, un Grec installé en Abyssinie, explique que « tous les italiens étaient fascistes à Addis Abeba ».

L’analyse de la fascination des ensablés pour le vice-roi d’Éthiopie, le Maréchal Graziani, nous a apporté des informations sur des aspects biographiques de la vie de celui qui fut naguère surnommé la « Hyène de Libye ». Les témoignages de ces anciens soldats ensablés ont été heuristiques dans l’analyse et la compréhension de cette personnalité controversée dans l’historiographie italienne. Ils permettent de nous éclairer sur le rôle proprement fasciste de la politique de terreur menée par l’armée en Éthiopie. Les ensablés ont minutieusement narré les anecdotes soulignant la cruauté et l’esprit « étriqué » du personnage, ses angoisses à l’égard des Amhara et sa lecture ethnique de la distribution des populations en Éthiopie. Nous l’avons dit plus haut Graziani est en quelque sorte l’inventeur de l’ethnie Amhara par le fait même de répéter inlassablement que la population Amhara « ennemi numéro un » dans de nombreux écrits et discours participant de ce fait à la construction de stéréotypes sur une soi disant culture amhara. Il assimilera l’ethnie à un groupe esclavagiste. Tous les petits films de propagande de l’Istituto Luce venaient ainsi présenter le roi des rois, et son groupe ethnique amhara, comme le champion de l’esclavagisme. Cette lecture manichéenne de l’ennemi ethnique aura pour conséquence la création de camps de concentration dont la vocation était de parquer les « Amhara hostiles aux Italiens ». La filmographie de Cinecittà nous permet de comprendre comment l’armée italienne encadrée par des généraux fascistes se met à fabriquer une catégorie repoussante : l’amhara. À cet égard la comparaison avec l’Allemagne nazie nous montre la fabrication d’une répulsion collective cristallisée sur un groupe minoritaire que l’on imagine dominant et comportant de dangereuses ambitions hégémoniques. Les Amhara de l’Impero fascista comme les juifs du troisième Reich sont stigmatisés comme des éléments mettant en danger une communauté imaginée. Les juifs comme les Amhara n’existent que dans l’imaginaire des fascistes. Pour les Amhara les archives italiennes démontrent que les colons ont eu un rôle fondamental dans l’élaboration de ce référent ethnique. Pour les populations éthiopiennes de 1936 le concept amhara était une notion floue qui englobait de nombreux groupes amharisés. La domination coloniale est ainsi venue figer des notions fluides et inventer une identité.

Le deuxième volet de cette enquête a débouché sur la publication d’un carnet de terrain insistant plus largement sur l’aspect psychologique de cette émigration et des liens entre exil et « perte de soi ».

L’exploration de la dimension fasciste dans le processus d’installation coloniale (institutionnelle, économique et social) négligeait la dimension socio psychologique de cette émigration de pauvres. Le carnet de terrain, sur lequel s’est fondé le travail filmique, a volontairement décortiqué les aspects plus psychologisants de la notion d’exil en nous tournant vers le déracinement.

Pour ces paysans originaires du sud de l’Italie, l’ensablement apparaît comme une métaphore de l’oubli traduisant le désir d’être oublié des siens. Il est question ici d’un double oubli car le souhait de se faire oublier des Autres (sa famille d’origine en Italie) se double également d’une forme d’ostracisme de l’Italie des années 80 à leur endroit. L’ensablement historiographique pourrait également signifier une volonté transalpine de fermer les yeux sur le passé colonial. Un passé que l’on ne souhaitait ni entrevoir, ni considérer et encore moins étudier. Ces trous bibliographiques (trous de mémoire) que l’on constatait dans les années 80 ne sont plus aussi vrais aujourd’hui. Une jeune génération se penche avec attention sur ce passé délaissé par leurs aînés. Le nouveau regard apporté par Giuliana Barrera sur la politique raciale et le métissage en Érythrée inaugure un rebondissement théorique. Sa thèse à Northwestern University menait à terme des hypothèses de recherche que j’avais lancé dans ce carnet de terrain publié en 1996 : « Les enlisés de la terre brûlée »[9][9] qui ne suscita aucun intérêt en France mais qui provoqua des réactions en Italie. Plus particulièrement sur le débat ouvert sur le métissage des colons. Ces travaux examinent la mixité italo-abyssine sous un jour nouveau et tentent de dénoncer le mythe qui s’est construit sur l’absence de comportements racistes des Italiens en élaborant la caricature du méditerranéen plus humain que les autres (sous entendu les autres européens). Ces travaux concluent sur une figure plus banale d’un Italien ni plus, ni moins raciste que les Autres et établissent qu’en définitive le goût pour les faccette nere n’impliquait pas (de manière simpliste) une ouverture plus grande (que les autres) des Italiens face aux populations exotiques de l’Abyssinie. L’existence d’un fascisme extra-muros sensiblement différent d’un fascisme intra-muros est une théorie qui a été reprise de manière plus spectaculaire par des anthropologues italiens qui ont mené sur le terrain de brillantes études sur cette dimension. La femme noire ne devenait jamais l’épouse légitime mais la concubine cachée (ensablée), une zone d’ombre matérialisant d’un point de vue imaginaire le noyau dur d’une honte de soi.

J’apprenais ainsi dans la revue historique italienne Osservatorio Storico que j’étais une « anthropologue » alors que toute mon activité scientifique s’inscrivait au sein des recherches historiques sur l’histoire du XXe siècle. Cette perception était loin d’être infondée : le temps, la durée et la pratique d’autres terrains révéleront avec plus de précision, ce souci « anthropologique ». De terrains en terrains je me suis écartée de l’histoire événementielle et de l’histoire au sens général pour ne m’intéresser qu’aux infimes détails des histoires de vie de groupes sociaux subissant ou agissant sur l’histoire. Cet intérêt pour l’observation des hommes au microscope est né au moment de l’enquête sur les ensablés en inaugurant un carnet de terrain. Je donnais libre cours à des observations et des impressions relevant d’une intuition. Délibérément moins académique cet exercice se révéla d’une très grande utilité. Ce journal de bord permettait « de gérer les impressions subjectives suggérées par l’enquête » (Olivier de Sardan, 1995) et avait une vertu thérapeutique afin d’assumer les émotions liées au sujet. Car enfin est-il nécessaire de préciser ce que tous les anthropologues savent sur les aspects multidimensionnels qui relient un chercheur et son terrain ?

À plusieurs reprises en Éthiopie, au cours de ce travail, mon entourage questionnait cet intérêt suspect pour le fascisme. Le fascisme étant assimilé à une forme d’horreur qu’il est vivement conseillé d’oublier. Outre l’utilité de soulager son auteur ce carnet de bord permettait de mettre des impressions sur des émotions que la discipline historique exige de taire et fut le déclencheur d’une carrière de chercheur doublé d’une spécificité cinématographique. Le premier film que j’ai tourné s’inspirait directement de ce travail plus subjectif. Me conduisant ainsi vers la problématique sans fond de la science et la subjectivité ou du moins de l’utilité heuristique de la subjectivité dans un processus cognitif.

Le carnet de terrain a été nourri par une discipline journalière consistant à consigner chaque entretien et les réflexions qu’il occasionnait. Je griffonnais des remarques dans tous les lieux où s’effectuaient les entretiens (« à chaud »), sans prise de distance à l’égard de l’objet. Des notes arrachées sur un coin de table, dans les restaurants, les bowlings, les épiceries, les billards qui étaient les espaces de sociabilité des témoins au cœur de mon enquête. La diversité de ces lieux dans la ville d’Addis Abeba a fait naître des interrogations liées à l’urbain, l’espace, la construction sociale d’un territoire. Cette variété de territoires urbains que décrivait le carnet de terrain a fourni la matière première d’une réflexion sur l’ensablement comme phénomène de refoulement ; tant les lieux renvoyaient aux identités de ces hommes. L’habitat comme reflet de l’humain et son processus inverse sont des thèmes balzacien par excellence mais se révèlent également comme des axes de réflexion récurrents en sciences humaines. Les historiens se seront intéressés au cours de ce siècle aux lieux façonnés par l’histoire et aux lieux de mémoire (Pierre Nora, 1997). Aussi cet exercice s’est-il focalisé sur la pertinence de la notion de mémoire et de mémoire collective matérialisée dans des lieux. La mémoire coloniale a été appréhendée à partir d’un groupe circonscrit dans le temps (le fascisme) et l’espace (Addis Abeba). Cette mémoire/souvenir contient l’idée de culpabilité car elle est le produit d’une période historique jugée honteuse à l’époque où je m’y intéressais. Les historiens italiens sérieux et institutionnellement reconnus (De Felice, Sbacchi) sont unanimes à reconnaître la période de vice-royauté comme une parenthèse atypique de l’histoire coloniale italienne. Graziani était en quelque sorte considéré comme une personnalité déviante ayant fait déraper en Abyssinie - pendant la période courte où il fut nommé vice-roi (1936-1938)- la société coloniale vers un comportement radical et étriqué en rupture avec une soi-disant souplesse méditerranéenne éminemment latine.



Entretiens collectifs au Baobab hôtel, rencontres journalières entre supplétifs de l’armée italienne (ascari) et vétérans ensablés, Addis Abeba, 1991

Aussi ai-je envisagé l’hypothèse que ce qui faisait sens socialement et historiquement, pour cette épopée, n’avait pas été verbalisé (signifié) par les protagonistes. C’est ainsi que c’est off record, hors du dispositif classique d’enregistrement que se sont joués les véritables enjeux pour mes interlocuteurs. C’est dans le hors champ de l’enquête que les ensablés m’expliquèrent le caractère éminemment contextuel de l’ensablement. C’est la situation très particulière d’être un ancien colon acculturé en Afrique qui déclenche le processus. La position de coupure avec le reste du monde social européen, le repli communautaire d’un groupuscule peuvent entrainer progressivement une forme d’enfermement.

Et c’est à travers les gestes du quotidien (en cinéaste) que le sens de chacun de ces mouvements a été retenu. Les observations les plus intéressantes étaient la résultante de cette série de contextes porteurs des vrais messages sur ce climat mental colonial, plus spécifiquement sur le paradoxe d’hommes racistes ayant pour compagnes des femmes de couleur à qui, même dans les années 80, ils refusaient le statut légal d’épouse.





Rencontre de deux ensablés à Addis Abeba

« C’est ma bonne ! » déclarait Oreste, ensablé à Addis Abeba, au sujet de sa compagne depuis 30 ans, certains jouant avec le terme italien donna (femme) mais sous-entendant donna di servizio (femme de ménage). Manifestant la honte de soi en œuvre jusque dans l’intimité de l’univers familial. Les répétitions gestuelles, au cœur du quotidien, ont fait émerger l’essence de ce processus social flou « d’ensablement » comme disposition coloniale par excellence, intrinsèquement lié à un exil lié en substance à l’aventure coloniale.

Grâce à cette discipline d’observation des détails et des presque riens sur le terrain, l’ensablement est apparu comme métaphore d’un isolement. Ce glissement dans une conduite coupée du monde (hors du monde) était identifié par les acteurs eux-mêmes dans la mise en scène de leur quotidien. Tout se passait en silence comme si les gestes remplissaient les vides de l’expression orale. Bien que méridionaux, ils se parlaient peu ou pas et il fallait lire leur présence hors d’une approche purement textuelle. Cet inventaire des mouvements d’une banalité journalière a été une approche féconde ca elle permettait de dépasser les silences, les ensablés ayant pour le verbe et la chose orale un intérêt périphérique. Cette lecture du geste et du langage des mouvements du corps est donc le produit d’une observation participante. Historienne de formation je n’avais jamais été formée aux méthodes de l’interactionnisme symbolique et c’est bien après ce chantier, en lisant Erving Goffman, que je découvris que mon activité scientifique était largement inspirée par le cinéma et la mise en scène du quotidien et qu’en définitive je n’avais pas une conception positiviste du réel.

Cette influence cinématographique liée à la prégnance du mouvement et de la durée me surprend moi-même, quand, avec le recul, je lis mes premiers travaux en y discernant plus précisément la marque du néoréalisme italien qui fut certainement ma première formation visuelle. Inspiration cinématographique italienne du post-fascisme dans sa quête de sens sur les phénomènes totalitaires inscrits dans les pratiques les plus ordinaires du réel (Roma Città Aperta, et Amarcord de F. Fellini).
« Le néoréalisme m’avait très jeune convaincu que ce qui « comptait surtout c’était la lucidité critique qui détruit les paroles et les conventions, et va au fond des choses, dans leur secrète et inaliénable vérité »[10][10] (Pasolini, 1961)

Le sens qui s’est dégagé dans cette quotidienneté en œuvre est relatif à l’acculturation comme imprégnation culturelle lente et inexorable conjuguée à des permanences (ou résurgences) d’italianité : la manière de tenir un verre, une fourchette, celle de se nourrir (enrouler avec dextérité toute latine les spaghettis autour de sa fourchette), l’aisance acquise dans les codes de commensalités éthiopiens, la connaissance des interdits alimentaires abyssins (très variés et complexes) qui égrènent la vie quotidienne des Amhara des hauts plateaux, l’utilisation de l’habitat, la façon d’habiter une maison et de la ranger. Ces lieux de l’observation où j’étais présente faisaient partie d’une méthode classique en anthropologie mais, historienne de formation, j’ignorais qu’il y avait toute une littérature à ce propos. C’est donc de manière « sauvage » que mes premiers tâtonnements -dans la participation à une observation- ont débuté.



Devant un ragoût éthiopien, deux ensablés en costumes cravates, leurs tenues habituelles…

Le questionnement relatif à l’illusion de traduire scientifiquement la culture de l’Autre relevait de l’anthropologie. Cette tentative de traduction demeurait innocente (dans son essence) car je n’avais appris de mes maîtres historiens qu’à « éplucher » des archives, à les recouper puis à les interpréter. Les professeurs qui dirigèrent mes premiers travaux étaient eux-mêmes héritiers de l’École des Annales. L’utilisation polyvalente des sources m’inspira un sentiment de liberté qui contribua à me pousser vers l’anthropologie. Avec l’École des Annales le regard des historiens devenait panoramique ; il se nourrissait d’un matériel infiniment plus varié et riche et ne se limitait plus à la chose écrite. Cette ouverture au regard du matériau a été le cœur de cette évolution. Il était désormais possible pour les historiens d’utiliser un nombre considérable de pollens pour « faire son miel ». Certes, il y avait eu le renouvellement historiographique apporté par l’œuvre de Philippe Joutard. Ce dernier était déjà, dans les années 80, le porte-parole d’une méthode innovante en histoire en défendant les sources orales (Joutard, 1983) mais ces avancées de la discipline demeuraient largement insuffisantes d’un point de vue méthodologique.

Mes professeurs de l’époque (Jean-Baptiste Duroselle et Pierre Milza) étaient loin de me demander de fréquenter les bars fascistes à Addis Abeba afin de récolter des histoires de vie ils ne freinèrent cependant pas cette curieuse exploration. Cette volonté d’aller plus loin dans le collationnement des données et dans l’exercice du recueil de la parole de l’autre, ressort d’une curiosité aussi intellectuelle qu’esthétique, dépourvue de toute approche dogmatique.

Je n’ai découvert la sociologie de Franco Ferrarotti et les vertus des histoires de « Tante Suzanne » que dans les années 90. Tant il est vrai que les premiers intérêts intellectuels pour le journalier, l’ordinaire et l’anodin étaient inspirés, au départ, par le contact direct avec la réalité poétique du monde. Tout se passait comme si toute idée et découverte scientifique ne pouvait que se soumettre à la réalité et cette réalité ne m’apparaissait que dans l’expérience directe avec la vie de tous les jours. C’est ainsi qu’au cours de l’enquête je me plaçais dans une observation participante alors même que je n’avais jamais rien lu sur cette posture très éloignée de celle qui m’avait été transmise dans les enseignements reçus.

Lors de l’enquête dans les années 80, j’inventoriais les signes du métissage culturel des ensablés (italien/abyssin) en listant tout ce qui me semblait être porteur de sens. Les métissages culturels se lisaient dans la juxtaposition d’objets traditionnels éthiopiens avec d’autres objets italiens. Les ensablés possédaient de la vaisselle de porcelaine (des assiettes pour touristes peintes à la main représentant le Vatican ou la baie de Naples) ; ils accrochaient également sur les murs délavés de leurs maisons des posters de l’équipe de foot très en vogue à l’époque, la Juventus… Des dictons amhariques étaient gravés sur les murs et co-existaient pacifiquement avec une prière de Jean Paul II. Tous ces signes de cohabitation culturelle, ces allées et venues symboliques peuvent être retenus de manière pertinente par l’œil qui regarde et analyse en même temps (un œil choisissant et sélectionnant l’objet « totémique »[11][11]) qui se rapporte à une lecture classique considérant l’habitat et ses attributs comme le reflet de l’univers socioculturel du sujet. Et, il a semblé vrai, que cette insistance sur les objets du quotidien en disait plus long qu’un long discours des ensablés sur leur acculturation. Une diatribe qu’ils ne pouvaient pas prononcer puisque, comme je l’ai dit plus haut, ils étaient peu bavards et méfiants à l’égard de la parole. Les écrits ne m’autorisaient pas une telle plongée dans cet univers de sens et me cantonnaient à une posture extérieure hors d’une connaissance de l’intime. La démarche peut-être essentialisé à une progression vers l’univers intime (un déplacement vers l’homme). Une focalisation vers l’acteur faisant disparaître ,peu à peu, l’histoire, comme unique facteur d’explication de l’ensablement. Cette microanalyse effaçait l’événementiel et la chronologie comme élément déterminant cédant vers une nouvelle interrogation. La minutie de relevés anodins faisait apparaître que les circonstances historiques (le fascisme comme j’avais pu le démontrer dans ma thèse) n’étaient pas seul responsable (comme élément objectif extérieur) du destin social des ensablés.


Rencontres entre « anciens » de l’armée italienne, supplétifs et réguliers à l’Hôtel Baobab, Addis Abeba, 1991.

Redisons-le le terme ensablé nous vient des colonies italiennes plus particulièrement de la conquête de la Libye en 1911. Le terme insabbiato émerge dans un contexte géographique précis lié au désert libyque, au sable et aux colonies. Le mot a immigré en Afrique orientale avec la conquête de l’Abyssinie en 1936. Les ensablés ne sont pas les créateurs du concept mais ils ont repris une vieille notion qui a « re-surgit » dans le monde social colonial. L’ensablé était vraisemblablement un fermier italien vivant sur ses terres de Cyrénaïque, éloigné des villes, et quelque peu autarcique. En tout état de cause, le terme renvoyait à un isolement volontaire. Le concept est polysémique en italien comme dans sa traduction française. Il existe d’ailleurs des équivalences remarquables dans les deux langues liées aux racines latines de sabbia (sable). L’un des sens populaire d’insabbiare renvoie à un oubli volontaire (on dit ensabler une question, un dossier, un problème) et donne bien l’idée de dissimulation et de cachette. Le dictionnaire français le plus ordinaire donne pour synonyme couvrir, engorger mais également faire échouer. L’image du bateau échoué sur le sable est une métaphore qui fonctionne bien. (Becker, 2004)

Le bateau symbole de déplacement, de mobilité contrariée est immobilisé dans le sable dans un enfoncement progressif, processus lent par excellence. J’ai largement utilisé cette métaphore dans le film Hôtel Abyssinie qui permettait une troisième approche de l’ensablement.

Hôtel Abyssinie pose l’hypothèse d’un « moi sable » comme caractéristique de l’exil.

Le travail académique s’était appuyé sur des dizaines d’entretiens recoupés avec des documents d’archives. Le projet de film ne s’intéressait qu’à quelques personnages paradigmatiques de ce qui symbolisait ce premier fascisme. Aussi, parmi différents portraits d’anciens colons, un seul s’est réellement imposé à mes yeux. Il s’agit d’Amedeo Venditti, à qui j’avais donné, comme il me l’avait demandé, le pseudonyme de César. C’est lui qui a utilisé le terme d’ensablé pour parler de lui-même. L’ « humour sur soi » a été certainement l’une des plus grandes inspirations de l’enquête. César a été le seul à se « traiter lui-même » d’ensablé, le terme étant largement péjoratif. Je souhaitais à l’origine intituler le film « Les ensablés » mais la réalisatrice à qui Arte avait confié la mission de mettre en images mon projet imposa- contre ma volonté- le titre d’Hôtel Abyssinie. Cet acte d’autorité d’une chaîne de télévision sur un travail de longue haleine a été à l’origine d’une prise de conscience sur le caractère fondamentalement vulgarisant du cinéma scientifique et de l’importance pour les chercheurs d’avoir leurs propres réseaux de création et de diffusion. Le titre « ensablé » m’avait été confisquée or il était esthétiquement et philosophiquement le plus significatif. Le terme d’ensablé était un construit étayé par des travaux polyvalents. César que j’avais choisi, pour expliquer le phénomène, donnait des interprétations originales traduisant sa finesse d’esprit et son grand sens de l’observation. La singularité de ses réflexions et la lucidité de sa propre situation lui donnait une dimension historique mais également dramatique. Le projet de film s’est ainsi resserré sur ce personnage central et l’attention focale s’est progressivement attachée à cerner son univers. Les images du film ont ainsi fait ressortir l’identité idiosyncrasique de César, son déracinement d’exilé et son « identité mouvante de nomade ». Les travaux de Tobie Nathan, notamment ses observations sur les pathologies de l’exil chez les immigrés en France soulignent la relation entre le départ pour l’étranger d’un sujet et une exclusion de type parentale. Tobie Nathan observe sur son terrain que perdre son ambiance culturelle équivaut probablement, selon une logique de restauration œdipienne, à « être chassé par le père ». L’exclusion par le père, cette mise à l’écart, voire cette mise au ban, est une dimension qui a été continûment rappelée par les ensablés. Le père, originaire du Sud, souvent issu du sous prolétariat, déclare à son fils qu’il n’a plus les moyens de le nourrir et lui demande d’envisager l’armée comme solution au problème alimentaire. Pour l’Italie du Mezzogiorno, à l’époque qui nous intéresse, 1920-1922, la question demeurait celle de la survie alimentaire. César le dit dans différents enregistrements, mais jamais devant la caméra. Il raconte une anecdote à propos d’un autre ensablé- disparu depuis 20 ans au moment où César raconte l’histoire à la fin des années 1980. Ce dernier se plaisait à évoquer l’histoire d’un Italien qui ayant perdu tout moyen de subsistance en était réduit à jouer les sorciers abyssins. Il se déguisait en tanqway (stregone, sorcier) et disait la bonne aventure pour quelques thalers Marie Thérèse. Pour César, l’exemple de cet italien marquait une frontière…une mesure d’ensablement, un point limite qu’il s’interdisait d’atteindre. L’anecdote était peut-être un antidote à son propre ensablement. César la raconte dans le film Hôtel Abyssinie en riant. L’humour ne dissimule pas l’importance du passage, une frontière sociale a été franchie par l’un des leurs, jugé plus ensablé que les ensablés.


Intérieur de style européen-éthiopien, à Addis Abeba, 1991.

César était toujours en train de poser des limes, il était d’ailleurs reconnu par les autres ensablés comme le légitime spécialiste pour désigner l’ensablement de l’autre. Il était, pour ses acolytes et moi-même, l’expert de cette désignation et personne ne lui contestait ce talent ; l’essence de son utilité sociale étant de définir les border line. Il évoquait la situation de Birrù (un autre ensablé sicilien) de qui César se moquait abondamment. César le couvrait de sarcasmes car il avait abandonné son patronyme italien pour adopter le nom éthiopien du ras (baron éthiopien) qui l’avait épargné de la déportation. À leur arrivée en 1941, les Britanniques procédèrent à l’évacuation des anciens colons italiens et surtout au démantèlement de l’administration fasciste. Le petit Sicilien avait été un protégé du ras Birrù et, en hommage à l’aristocrate éthiopien, il s’était rallié à lui. Le Sicilien s’appelait désormais Tadesse Birru. César rappelait cette histoire pour souligner, comme il le fait dans Hôtel Abyssinie, qu’il était toujours resté un italiano number one. César estimait que l’expérience du petit Birrù (que j’ai rencontré à plusieurs reprises) était le point de non retour, celui qui marque la perte de l’identité la déchéance patronymique au sens propre. Pour César, l’anecdote avait valeur de référence à l’égard de sa propre histoire et de sa propre identité de napulitan. La fille de César déclare, à son père, lors d’une scène : « toi tu es toujours resté napulitan » en prononçant le terme avec la langueur typique de cette ville. Les storie de César avaient ainsi, comme dans la commedia dell’arte, un sens car elles indiquaient toutes la connaissance des niveaux d’ensablement. Les expériences de terrain de Tobie Nathan me portent à considérer avec sérieux l’hypothèse selon laquelle l’ensablement serait un processus universel car le complexus ne saurait se limiter à sa dimension sociale. Les riches et les savants peuvent s’ensabler le phénomène n’est pas l’apanage des pauvres célibataires masculins analphabètes du Mezzogiorno. Lors du tournage du film Hôtel Abyssinie, en 1996, nous avons rencontré, à Addis Abeba, des prostituées russes qui étaient arrivées en Éthiopie avec les militaires soviétiques conseillers de Manguestu Hayla Maryam. Elles aussi étaient désormais ensablées en Éthiopie. Limiter le processus d’ensablement au genre masculin était une erreur d’interprétation de ma part de même que le circonscrire à un mal économique, social ou psychologique. Je comprenais ainsi que ma compréhension de l’ensablement était un peu courte car elle invalidait un phénomène que nous avons entendu comme « total » (au sens que Mauss donne d’un phénomène social total) dépendant du déracinement et de l’exil en général comme phénomène universel et non pas relié à un contexte historique particulier. La démonstration de la pertinence de cette totalité n’est pas le lieu du film bien que ce dernier, par une série d’indications visuelles, nous mette sur la piste d’une certaine universalité et atemporalité dans les phénomènes de perte de mémoire. Cette hypothèse sera poursuivie systématiquement avec les études sur les migrations forcées des Abyssins notamment dans un chapitre du livre consacré à cette thématique (Le Houérou, 2004). Pour revenir à César qui est le « lieu du film dans son centre », la singularité du personnage incarne ce que j’ai désigné comme un « moi sable » ; en m’inspirant des travaux de Didier Anzieu sur le « moi peau » (Anzieu, 1995). Le moi peau comme concept d’enveloppe fonctionne telle une métaphore (le Moi est la métaphore de la peau) et comme métonymie (le Moi et la peau se contiennent mutuellement). Cette même confusion entre le Moi et le sable joue également sur la dimension métaphorique (le Moi comme métaphore du sable) et comme métonymie (le Sable et le Moi se mélangent).

Dans un texte, non publié en raison même de sources théoriques inspirées par la psychanalyse, j’insistais sur le personnage de César comme paradigme du « moi sable ». Un moi nomade et d’exil. Un Moi mouvant au gré des intempéries, et qui, tel le sable serait façonné par les vents. Lors du tournage du film Hôtel Abyssinie, la première observation de l’équipe avait été de souligner l’intense nécessité pour César d’être entendu et l’importance des récits contradictoires. La même anecdote (telle celle du petit Birrù ou encore celle du sorcier italien descendu plus bas que terre…) pouvait avoir des chutes radicalement opposées. Les autres ensablés disaient de César qu’il souffrait d’une « hypertrophie des cordes vocales », qu’il était insaisissable (tel le sable) puisqu’il disait tout et son contraire et que l’on se perdait dans le flot de ses histoires. J’appris en l’écoutant que les contradictions n’étaient qu’apparentes et que l’incohérence ne se rapportait qu’aux détails. Les points importants de son discours étaient d’une terrifiante limpidité : celle d’une identité nomade fluctuante au gré des circonstances. Un jour, il a même tenté de me faire croire que le petit Birru était mort alors que je le rencontrais quelques heures après son récit dans le bar favori où tous se retrouvaient et où logiquement je ne pouvais que le croiser. Mais, en artiste, César se moquait des incohérences sans pour autant « mentir ». À l’époque de cette enquête j’étais tentée de penser (à cause de mon jeune âge) que César était « un personnage mystificateur ». Je me trompais car César racontait toujours la même histoire : celle d’un homme pris au piège de son contexte géographique, historique et social en me donnant la mesure de cette totalité de l’ensablement comme général et universel…Il m’indiquait également que ce moi mobile résistait à toutes les formes d’engagement et de relations qui pouvaient l’inscrire dans la durée. Son essence était dans l’impermanence. Le message était là et c’est ainsi que j’ai construit de manière conceptuelle l’existence d’un « moi sable » qui trouverait son aboutissement dans le personnage de César, sujet principal du film Hôtel Abyssinie.




Ensablement ? Oreste, 1991

Rien n’est plus propice au travail cinématographique que le sable pour des raisons évidentes de lumière que je n’oserai pas rappeler à tous ceux qui ont un peu manié un appareil photographique. Par ailleurs, la métaphore ouvre sur un champ visuel qui se rapporte à la notion de « refoulement ». La littérature foisonne de romans utilisant l’image du sable afin d’indiquer l’existence déracinée. Tahar Ben Jelloul dans L’enfant de sable (1985), évoque de manière poétique cette problématique d’une identité paradoxale par le médium du personnage d’Ahmed, un enfant oscillant dans des déplacements intérieurs. Les écrits d’Isabelle Eberhardt, publiés chez Grasset en 1988, sous le titre Écrit sur le sable établissent une analogie entre errance et vagabondage associés au champ imagétique du sable, des dunes et du Sud. Les différents ouvrages d’Henri de Monfreid proviennent de la même veine (Le Houérou, 1999). Les travaux de Jean-Robert Henry sur la littérature coloniale sont, en la matière, éclairants en ce qu’ils mettent en valeur la justification d’un dépaysement comme excès d’exotisme dissimulant une volonté de puissance typiquement coloniale. À l’image d’une dune, le moi se situerait dans un auto déplacement continuel qui est également celui qu’expérimente le colon où le littérateur porteur d’une esthétique de type colonial. Le sable, comme matière, implique également une notion de racines difficiles (en relation avec le déplacement continu). La flore ne plonge pas ses racines dans le sable hormis quelques plantes (tel l’Atriplex) adaptées aux terrains sablonneux qui ont la propriété de posséder des racines qui fixent les dunes en contrariant le mouvement. C’est, en l’occurrence, l’une des méthodes utilisées par les scientifiques en Algérie pour lutter contre les phénomènes de désertisation. La métaphore du désert renvoie également à une isolation sociale. La circulation continuelle et l’absence de liens traduisant l’immensité d’une solitude. La série de métaphores découvre le déracinement dans son contexte psychologique et social. Et, c’est certainement là toute la vertu du film que de rendre possible cette alliance entre les éléments d’explication collectif et individuel. Le contexte historique joue comme cause majeure de cet ensablement (l’envoi dans les colonies) et les dispositions individuelles liées à l’âme de l’individu se mêlent de manière inextricable. C’est en raison de cette indissociation que j’utilisais le terme d’ensablement comme fait social total. Il incorpore des dimensions psychologiques qui le rendent a-historique. Seuls les événements chronologiques (le fascisme colonial) et les conditions sociales de cette émigration n’expliquent pas ce processus d’ensablement. Durkheim avait tranché dans le vif dans son ouvrage sur le suicide en établissant une ligne de démarcation entre collectif et individuel. Toutefois les travaux sociologiques de l’école de Chicago et ceux d’Erving Goffman ont remis en question cette frontière en démontrant que la société n’était pas une entité existante comme réalité extérieure, mais qu’elle était le fruit des interactions et se constituait dans un éternel mouvement. Toute l’extériorité du fait social s’en trouve ébranlé et l’existence d’une société pré-établie devient quelque peu fictive. Le support du film documentaire me permettait alors d’explorer de manière historique cette imbrication d’éléments en éliminant des frontières qui séparaient un phénomène que je comprenais comme global. Cette dimension universelle est certainement plus inspirée par une approche poétique du réel que par un raisonnement procédant par catégories impératives. Le texte de Victor Hugo sur l’exil (Actes et Paroles) avait été plus enrichissant – au niveau de la compréhension - que les travaux des sociologues s’intéressant à des communautés exilées. C’est en ce sens que l’approche poétique qui est celle du film m’autorisait d’aller au-delà des facteurs historiques en m’invitant à réfléchir sur une citation de Victor Hugo : « L’exil n’est pas une chose matérielle, c’est une chose morale. Tous les coins de la terre se valent ». (Actes et paroles, T 1, cit. p.398). N’est-ce pas là le formidable aveu qu’il y a là, dans son essence, tout l’impact de la réalité des phénomènes psychologiques sur tout événement historique….

L’ensablement procédait dans son développement telle une amnésie ambiguë avec une mémoire oublieuse et un refoulement puissant. Une mémoire historique qui se double d’une amnésie du sujet dans le but d’enfouir le passé. Cet exercice « d’enfouissement » est le lieu par excellence de l’ensablement. L’oubli est désiré par le sujet par opportunisme et intérêt immédiat. César me racontait l’histoire d’un ensablé qui, à l’âge de 74 ans, atteint d’adénome, s’est rappelé, au moment de sa maladie, qu’il avait laissé une femme et des enfants en Italie. Après 50 ans de silence, cet ensablé a écrit à sa femme en lui demandant de bien vouloir prendre un rendez-vous avec un médecin. Son épouse lui a écrit en dialecte napolitain : « comme tu as passé l’été passe aussi l’hiver ! ». Le terme d’amnésie est inapproprié, vraisemblablement les cas les plus fréquents s’apparentaient à des cas de passé scotomisé (mis à l’écart du champ de conscience).

La caméra a été utilisée pour la première fois, en 1995, en filmant les «ensablés ». Il va de soi que l’objectif n'était pas de recueillir des données ou de fabriquer de l'archive orale sur ce groupe. La nécessité de prendre une caméra s'est imposée en raison du caractère dramatique du destin de ces ex-fascistes en Éthiopie. Raconter un drame ce n'est plus «fabriquer » des archives pour la recherche et pourtant cela reste la priorité d'un historien soucieux de raconter l'histoire vraie de ces hommes.

Qu'est-ce que les images du drame de ces « ensablés » apportaient de plus à la science historique?

Dans un premier temps, le drame traduisait la duperie politique du fascisme qui avait promis des terres nouvelles (l'Abyssinie) qui apporteraient la prospérité aux milliers de bras italiens qui allaient s'expatrier. L'extrême misère des « ensablés » qui survivaient à Addis-Abeba, dans les années 80, et le témoignage sur le processus de paupérisation de ces ouvriers, démontaient cette duperie coloniale. Les ensablés étaient tous pauvres au moment de l’enquête. L’aspect quantitatif est un élément qui vient renforcer l’hypothèse selon laquelle la vie coloniale n’a pas apporté aux colons l’enrichissement économique escompté. La propagande mussolinienne avait pourtant bâti le mythe d’une Abyssinie « Eldorado » où les fortunes s’établissaient facilement afin d’attirer les immigrants. Filmer cet ensablement c'était en quelque sorte convoquer le présent et rappeler les conséquences sociales d'un rêve politique qui avait tourné en cauchemar afin de ne point oublier la souffrance consécutive à cette illusion. Les effets déstructurant des mensonges politiques sur les destins individuels rattachent ces analyses aux travaux effectués par les anglo-saxons sur l’anthropologie de la souffrance (J.Davis, Harrel Bond, E.Colson) et leurs monographies sur des groupes en souffrance ; aux analyses sur la violence et la survie, telle celle de Ted Swedenburg sur le terrain palestinien où il décrit son empathie avec son terrain :
« Many researchers, I assume, have similar complex mix of attachment, investments, relations, experiences, emotions, or understandings that connect them to the trouble spots in which they work. Such links usually cannot be defined as "academic ", and we are therefore not been encouraged to speak about them »

Le film sur les « ensablés » mettait en scène ces liens mystérieux avec le terrain. L’aveu de l’existence de cette relation obscure permet de casser les attitudes convenues et ouvre une parole nouvelle plus libre. C’est lorsque j’ai avoué ma propre subjectivité que les ensablés se sont réellement confiés. Accepter l’absence de neutralité scientifique dans ma démarche a été la condition que les ensablés ont exigé de moi avant de procéder à un récit de soi plus authentique, à la narration des expériences intimes (pour les « ensablés », celle de l'expérience amoureuse avec des femmes autochtones.) Le documentaire a été répertorié comme scientifique parce que l'empathie a toujours été un instrument fondamental dans la recherche en Sciences Humaines et que nier la valeur scientifique de l'empathie reviendrait à faire reculer nos disciplines d'un siècle. Les aspects purement subjectifs se sont inspirés des émotions qui ont accompagné le travail de terrain. Ladite subjectivité n'enlève rien au caractère informatif du résultat, lequel contribue (modestement) à l'accumulation des connaissances historiques sur cette période, insiste particulièrement sur l'aspect très populiste du premier fascisme, si l'on admet le classement établi sur l'existence de plusieurs moments cruciaux du fascisme italien.
Les «ensablés » à été présenté au festival de Locarno en 1996 à la section du «cinéma du présent », une catégorie moins illusoire que celle de «cinéma vérité ». Non pas qu'il n'y ait pas une part de vérité dans le documentaire, mais que cette vérité scénarisée n'est pas le fruit « du direct », mais d'une construction qui s'est faite au montage. Il y a peu de prises directes. Le film utilise la voix-off des personnages sur des images d'Addis-Abeba et d'Asmara. Les images sont celles du cadre urbain : le quartier, les maisons où les ensablés habitent, les lieux de travail, les cafés où ils se rencontrent. Elles ont été montées avec des documents d'archives de l'Istituto Luce. Ce montage n'a rien à voir avec la vérité et suggère une autre histoire. Il y a huit minutes d'archives cinématographiques qui renvoient directement au passé. Permettant de jouer sur des contrastes classiques de la couleur et du noir et blanc. Les musiques jouent une part importante, il s'agit de musique napolitaine, Naples joue un rôle essentiel même si la ville n'apparaît jamais. C'est la ville natale du personnage principal et la musique est censée livrer l’état émotif intérieur du personnage. Les musiques sont en ce sens souvent des débuts de fiction même si elles ne sont pas fictives car dans la réalité le personnage écoutait réellement ces musiques. L’élément de fiction est apporté lorsque la chansonnette napolitaine vient insister sur le passé et la nostalgie des origines. Elle est redistribuée pour créer un climat. Cette subjectivité était toutefois accolée à des éléments d’analyse objectifs. Le scénario établissait des profils de ces anciens fascistes. L'analyse sociale y avait une part importante. Le point de vue (entendu comme hypothèse de travail) mettait en valeur la place centrale des méridionaux dans cette immigration involontaire en Abyssinie. Ces colons -en raison de motifs socio-économiques évidents, lorsqu'on connaît la réalité du Mezzogiorno des années trente - présentaient de meilleures dispositions à l'ensablement que d'autres éléments. C'est en choisissant César, napolitain, personnage principal que j'illustrais cette hypothèse en sélectionnant un personnage réellement représentatif de cette migration des natifs du Mezzogiorno. Les statistiques de l'époque sur les origines régionales de la colonie de peuplement venaient étayer ce choix.
Les personnages sont interviewés, chez eux, dans leur réalité quotidienne. La mise en scène a été apportée au montage en déconstruisant les blocs d'entretiens et en accrochant à la parole vraie des personnages de belles images. Le fait d'avoir écrit un film réalisé par un partenaire imposé, ne m'a pas permis de creuser ni la question sociale, ni celle de la fonction parentale des ensablés italiens dans leurs familles éthiopiennes, plus particulièrement la relation avec les épouses et les enfants. Les problématiques du chercheur avaient été parfois abandonnées pour des pistes plus faciles (beauté du paysage) exigées par les logiques télévisuelles actuelles. Le film, malgré son succès, ne parvient pas à dévoiler le commencement de mystère qui entoure ces hommes et n'aborde pas certaines cruelles réalités sociales pour se laisser conduire dans le flot des états d'âme de ces « embroussés ». Il est question ici de la frontière entre la science et le cinéma. La télévision réclame des «produits socioculturels à paillettes » de pure consommation pour des spectateurs qui font les quotas de l'audimat. Ces exigences sont peu compatibles avec le souci d'approfondissement propre à la recherche.
Ainsi le film permet de mieux comprendre l’univers intime des acteurs. Cette recherche centrée sur l’acteur de l’histoire a été partiellement explorée dans le film Hôtel Abyssinie. La question centrale des témoins, de la validité du témoignage dans un film scientifique, s’est posée avec plus de précision au cours la réalisation d’un deuxième film. Un nouveau chantier de recherche, dans les années 2000, sur les Migrations des Africains de l’Est en Égypte et au Soudan me permettait de m’interroger sur les usages des témoignages filmés dans l’écriture de l’histoire. Nomades et Pharaons, en 2005, mettait au centre des préoccupations épistémologiques la relation entre celui qui filme et ceux qui sont filmés. Permettant de poursuivre une réflexion qui avait été amorcée avec Hôtel Abyssinie en 1996. Réinterprétant une réflexion de Lévi-Strauss qui affirmait que les témoins d’un réalisateur devenaient assez rapidement ses complices et, que cela interdisait l’émergence de toute vérité. Mais qu’est ce que la vérité au cinéma sinon qu’un humble déplacement vers la connaissance de l’Homme? Le cinéma scientifique n’a certainement pas épuisé ses explorations théoriques et empiriques relatives à la connaissance de l’Homme.

[2][2] C’est également l’occasion de remercier tous les membres de l’école qui m’ont accueillie et surtout Pierre Milza qui fut un véritable guide aux Archives de Rome ; ses précieux conseils m’ont permis de ne pas me « noyer » dans les immenses fonds de l’Archivio Centrale Dello Stato

[3][3] Un découpage que l’on retrouve également dans le fascisme français plus particulièrement le PPF de Doriot. Pierre Milza, Fascisme Français, Passé et présent, Paris, Flammarion, 1987, cit.p.168.
[4][4] Arendt, A, Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002, p.653.
[5][5] Foucault, M, Dits et écrits I, 1954-1975, Paris, Gallimard, 2001, p.1688. « Les nazis étaient des femmes de ménage au mauvais sens du terme. Ils œuvraient avec des torchons et des balais, voulant purifier la société de tout ce qu’ils considéraient être des sanies, des poussières, des ordures : vérolés, homosexuels, juifs, sangs impurs, noirs, fous. C’est l’infect rêve petit-bourgeois de la propreté raciale ».
[6][6] Fabienne Le Houérou, Les enlisés de la terre brûlée, Paris, L’Harmattan, 1996, p.44.
[7][7] Renzo De Felice, Le interpretazioni del fascismo, Roma, Laterza, 1987, 291. Il s’agit d’un travail de réflexion historique fondamental sur l’historiographie du fascisme
[8][8] Fabienne Le Houérou, op,cit., p.61
[9][9] Giuliana Barrera, Dangerous liaisons, colonial concubinage in Eritrea, 1890-1941, Working Paper 1, Evanston, Northwestern University, USA, 1996, 79p
[10][10] D’après un texte de 1961, Vie Nuove, cité par René de Ceccatty, Pasolini, Paris, Gallimard, 2005, cit. p.80

[11][11] Par le terme « totem » je ne fais pas ici allusion aux travaux de Lévi-Strauss. Le concept ici ne se rapporte pas aux analyses « Le totémisme aujourd’hui, Paris, PUF, 1991, 159 p. « On sait que le mot totem a été formé à partir de l’ojibwa, langue, algonkine de la région au nord des Grands lacs de l’Amérique septentrionale. .L’expression ototeman signifie approximativement « il est de ma parentèle »



Fabienne Le Houérou
Institut de Recherches et d'Etudes sur le Monde Arabe et Musulam (IREMAM)- MMSH
Historienne-HDR (CNRS)
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Imago-Mundi

Revue d’exploration en Sciences Humaines
sur les interactions images et textes


Colloque du 28 septembre 07 « Entre érudition et émotion : le Cinéma d’enquête « IREMAM : Institut d’Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe et Musulman »

Janvier 2008.

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